Professeur Lucien Abenhaïm, professeur de santé publique au CHU Cochin-Port-Royal, expert sur les évènements climatiques extrêmes auprès de l’OMS
Quelle leçon peut-on tirer de la canicule de 2003 ?
La canicule a fait prendre conscience de l’existence d’une grande population à risque, six à sept millions de personnes, pour tout type de stress important, grande chaleur, grand froid, grands pics de pollution, épidémies. Il y a en France 6000 centenaires, 4,5 millions de plus de 75 ans, des malades souffrant de troubles cognitifs, de cancers, de maladies cardiaques, de bronchites chroniques obstructives, d’insuffisance rénale. L’augmentation du nombre de personnes âgées est un phénomène récent. Au cours des vingt dernières années, l’espérance de vie a augmenté de quatre à cinq ans. Jusqu’à présent la société était organisée avec une espérance de vie inférieure de dix ans à ce qu’elle est aujourd’hui. C’est un problème de santé publique à gérer.
A quel moment les pouvoirs publics doivent-ils intervenir ?
Le seuil d’action défini par la direction générale de la santé dans le plan d’action sur la canicule est de 33°C dans la journée, et de 21°C la nuit. Un seuil inférieur à celui de 26,7°C retenu par les Etats-Unis après la vague de chaleur à Chicago, ce qui s’explique par le fait qu’il y a plus d’installations d’air conditionné et que les habitants sont plus habitués aux fortes chaleurs.
Le froid extrême peut aussi être dangereux ?
La généralisation du chauffage a largement diminué les risques du froid extrême. De plus on peut se protéger individuellement par des vêtements. Cependant l’alerte reste difficile en direction des plus fragiles qui vivent dans des conditions précaires, sans chauffage correct, dans des logements mal calfeutrés. On pense évidemment aux sans-logis. Il y a aussi les personnes âgées qui sortent dans le froid, sans se rendre compte que le stress est trop important pour elles. Leur système cardio-vasculaire est trop sollicité, et certaines perdent connaissance dans la rue, comme on l’a vu lors de la grande vague de froid de janvier 1985. Alors que les vagues de chaleur sont mieux supportées dans les campagnes, c’est là que le froid intense doit éveiller la vigilance. Il y a beaucoup de personnes isolées, vivant dans des maisons mal chauffées par des poêles à bois.
Quelle est cette population fragile ?
On oublie que quelques degrés séparent la vie de la mort. Qu’il fasse trop chaud ou trop froid, qu’il y ait un pic de pollution, et on constate une augmentation des décès. Ces évènements climatiques révèlent qu’un grand nombre de personnes vivent avec une capacité respiratoire limite à 1 ou 2% juste au-dessus de la capacité vitale. Elles vivent à condition de ne pas avoir à faire d’efforts. Elles n’ont plus la capacité de retrouver un rythme cardiaque normal. Un démographe a comparé à juste titre les personnes âgées à une coupe de cristal. Elles sont là, et au moindre choc elles se brisent. C’est très rapide et difficile à prévenir.
Comment les protéger et s’occuper d’elles ?
Beaucoup de personnes mortes pendant la nuit avaient été appelées le jour même. Si l’on peut, il faut les prendre chez soi, leur éviter de monter des marches avec des poids importants, faire leurs courses. La priorité est de faire baisser le rythme cardiaque. C’est pourquoi, lorsque c’est possible, il faut amener les anciens dans des centres à air conditionné, dans des endroits frais. Ce n’est pas facile de s’occuper de personnes âgées. Il n’y a pas eu de nourrissons décédés lors de la canicule, parce que les mères pouvaient les baigner, leur donner à boire. Il n’en est pas de même avec des grabataires. Quand ils ne veulent pas boire, ils ne boivent pas. Il faut prendre beaucoup de temps pour leur faire prendre un verre d’eau. Les moyens de refroidissement sont difficiles à mettre en place, et l’on sait qu’il ne faut pas compter sur les personnes âgées pour réagir. Leur corps ne les avertit plus du danger de la déshydratation. La proximité avec ces personnes est essentielle. Il n’y a pas d’autres moyens. Il faut s’occuper d’elles en voisins.
Le recours aux divers services médicaux a-t-il été exceptionnellement important ?
Les recours aux urgences, à SOS médecins ou les appels du SAMU n’ont pas été considérablement plus importants en moyenne que lors des grands pics de fin juin ou du 14 juillet. Le problème a été en aval : il n’y avait pas assez de lits d’admission. Dans d’autres périodes, les personnes arrivées aux urgences rentrent le plus souvent chez elles. Là, c’était impossible pour nombre d’entre elles. Pour des raisons médicales quand elles souffraient d’hyperthermie ou de maladies qu’il fallait surveiller plus étroitement en
raison de la chaleur, ou pour des raisons sociales, quand elles vivaient dans des logements surchauffés, mal aérés.
Que peuvent faire les familles ou les amis de personnes isolées, quand un événement climatique se produit, même s’il n’a pas le caractère exceptionnel de la canicule de 2003 ?
La France est le seul pays à offrir des services médicaux à domicile, les SAMU et les visites de médecins, de nombreuses associations sont prêtes à se mobiliser. Dès maintenant l’entourage social ou les familles de personnes fragiles isolées peuvent agir en téléphonant aux directions départementales de l’action sanitaire et sociale pour les faire inscrire sur des listes de personnes à appeler. En cas de situation climatique extrême, elles peuvent joindre les DDASS qui enverront des équipes de bénévoles de la Croix-Rouge ou d’associations locales.