Les médias peuvent-ils faire émerger des thèmes de société sans existence institutionnelle réelle?
Jean-Marie Charon: Les différents types de médias abordent des sujets très divers. La presse magazine a une capacité à dénicher des thèmes en prise avec les préoccupations de son lectorat. Elle s’interroge sur le vécu des citoyens, leurs interrogations, leurs priorités ou elle les interpelle au travers de sujets émergents. La presse féminine, la presse senior ont une grande marge de manoeuvre car, contrairement aux quotidiens, cette presse ne dépend pas de l’agenda politique ou institutionnel. Elle a donc une grande liberté pour aller chercher des sujets peu ou pas abordés par les médias d’actualité et de les faire émerger alors qu’ils n’ont pas de réelle existence institutionnelle. C’est pourquoi, on y trouvera des articles sur la famille, la maladie, le rôle des aidants.
Comment cela va-t-il évoluer ?
JMC: Les médias d’actualité sont dans une logique de reprise et de commentaire de sujets déjà constitués. Et cela risque d’être de plus en plus le cas, notamment dans l’audiovisuel où l’on demande de moins en moins aux journalistes d’être spécialisés. À noter toutefois la spécificité du Parisien qui a mis en place une logique mixte de l’actualité avec des articles chauds et des enquêtes sur des sujets plus sociétaux.
Si la presse magazine a cette liberté, ne peut-elle agir comme un fournisseur d’idées pour le débat public?
JMC: Je n’y crois pas vraiment. La presse magazine bénéficie de très peu de crédit et les décideurs n’en tiennent pas compte. Elle n’a pas donc pas de pouvoir d’institutionnalisation et ne joue de rôle moteur pour aucun grand sujet du débat public. On peut d’ailleurs dire cela de presque tous les médias. Ils sont rarement moteurs et confirment seulement l’émergence d’un sujet.
Comment l’expliquez-vous?
JMC: Je pense que cela tient à la façon dont les journaux sont structurés. Leur organisation reflète l’organisation politique ou sociale. Leur rôle est d’agir en miroir de la vie politique, économique et sociale. Ils servent de cadre à un débat donné, mais ne mènent pas le débat. Ils reprennent, traduisent et commentent des sujets déjà constitués plutôt que de mettre en valeur des mutations sociales ou culturelles.
La presse serait-elle essentiellement suiviste?
JMC: Je n’irai pas jusque-là, mais elle traite de sujets impulsés par les politiques eux-mêmes. Il y a quelques années, la Prévention routière m’avait demandé de travailler sur les comportements dangereux et notamment la vitesse au volant. J’avais été frappé par l’attitude des médias : tant que le sujet était marginal dans la sphère publique, les médias l’ont traité de manière annexe. Dès lors qu’un certain nombre d’acteurs publics et notamment Jacques Chirac se sont emparés du sujet, les médias ont vraiment commencé à s’y intéresser. On est dans la même logique pour ce qui est des aidants. Il faut peut-être que de grands acteurs de la vie politique ou de la vie publique, ou encore des stars du monde de la culture, s’approprient le sujet pour qu’il émerge vraiment.